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Témoignage de "Faux souvenirs induit"

Témoignage                                                          
Marseille, le 6 octobre 2002  

Une famille heureuse

        J'ai toujours pensé que nous étions une famille heureuse. Quatre enfants, la porte  toujours ouverte aux amis, du bruit, de la musique, des rires mais aussi des soirées uniques, où nous étions heureux de nous retrouver pour nous raconter, philosopher, écouter ou chanter au son des guitares, où nous inventions des jeux, où la nuit arrivait à une vitesse folle. Les enfants nous amenaient souvent des amis qui parfois restaient coucher le soir. On sortait alors les «matelas d'urgence» et le tapis du salon, bien moelleux faisait un bon sommier. Les années ont passé, les enfants nous amenaient leurs amies, on avait quelquefois un coeur brisé à consoler, puis la vie reprenait, les études, les ballades, les vacances, les amis, la joie d'être ensemble. Nos trois garçons sont mariés depuis plusieurs années, ils n'habitent plus notre région mais nous nous rencontrions souvent et c'était la fête de se retrouver, de voir grandir leurs enfants. Nous ne nous sommes pas aperçus des gros nuages noirs venus nous enlever nos soleils. 

Le choc

        Un jour, on a sonné à la porte et brusquement, ils étaient là, nos trois garçons, dans un état de rage, de haine, de violence indescriptible et nous avons eu peur. Méconnaissables, nos enfants, envolées leur douceur, leur gentillesse, leur sensibilité. Leur regard, habituellement clair et rieur nous a impressionné : c'était un regard cynique et déterminé, un regard qui ne respectait aucune barrière. J'ai pensé qu'ils avaient envie de nous tuer et très angoissée je me demandais lequel passerait à l'acte le premier. Qui étaient ces énergumènes qui nous regardaient froidement en nous accusant de choses horribles ? Je les fixais, terrifiée, je pensais à ces procès politiques où des personnes innocentes sont interrogées pendant des heures. On ne les écoute même pas : elles sont coupables et doivent le reconnaître. J'en avais froid dans le dos. Incapable de prononcer un mot, perdue, je me répétais :« c'est un cauchemar, tu vas te réveiller.»

La fureur

        «Il faut qu'on parle !» criaient ces personnages, mais avant que nous puissions dire le moindre mot, des hurlements : «taisez vous, c'est nous qui parlons»! Alors on écoutait, avec l'espoir de comprendre ce qui nous arrivait, mais ils étaient terriblement embrouillés dans leurs discours, nous n'arrivions pas à suivre. Ils sont sortis sur la terrasse, en renversant table et chaises, pendant que l'un d'entre eux hurlait : «mon père est pédophile et ma mère complice, qu'on se le dise !»  Il a fallu protéger Stéphanie, notre fille, de leurs coups, quand elle s'est mise à crier :«mais vous êtes fous, qu'est-ce que vous inventez encore ? Papa n'est jamais venu dans mon lit»!  Par moments, l'un après l'autre étaient pris de tremblements, puis d'une  forte crise de larmes. Ensuite venaient de nouveau les cris et les accusations.

Puis, ils sont partis définitivement

        J'étais sous choc et je ne comprenais rien. Bernard, mon mari, me communiquait sa surprise et son désarroi par son regard interrogatif et désespéré. La scène a duré deux heures, puis, brusquement, ils sont partis nous laissant sans forces, complètement détruits. Envahis par  une douleur folle nous n'arrivions plus à vivre, à raisonner, à nous organiser. Prisonniers de notre malheur, il nous fut difficile de parler autour de nous de cette accusation de pédophilie. Notre tête était remplie par les hurlements des garçons et surtout par leurs terribles accusations. Nous avons survécu ainsi pendant une année : enfermés tous les deux, avec Stéphanie dans notre «tanière», nous avons coupé le contact avec l'extérieur, car comment expliquer ce qui nous était arrivé ? Notre amour nous soutenait et l'effort que nous faisions pour empêcher l'autre de sombrer complètement nous aidait, par moment, à dépasser notre douleur. Surtout, oui surtout il y avait Stéphanie si présente, si proche, si disponible. Témoin de notre vie d'avant, elle nous empêchait de sombrer dans la folie. Avec elle nous pouvions nous souvenir «d'avant» et cela était important qu'elle participe au récit de notre vie familiale, avec un détail oublié, un souvenir. Elle était un témoin pour nous, aveuglés par la douleur, que notre vie d'avant avait bien été celle dont nous nous souvenions. Ensemble nous faisions aussi des projets pour essayer de sortir nos fils, ses frères, de cette manipulation infernale, car plus le temps passait plus il devenait évident pour nous qu'ils avaient été manipulés : mais comment et par QUI ?

Les voisins, amis, famille, suspicieux

        Une autre triste épreuve nous attendait. Nos enfants ont pris contact avec nos frères et soeurs, leurs oncles et tantes pour leur expliquer quels horribles parents nous étions et combien ils avaient souffert dans leur enfance. Nous avons toujours eu d'excellents rapport avec nos familles. On nous a dit : «il n'y a pas de fumée sans feu. Êtes vous sûr de ne pas être un peu coupables, essayez de vous souvenir de vos actes, de vos paroles...» Je ne savais pas que de simples mots pouvaient faire autant mal. Comment quelques une de ces personnes ont  pu croire à des histoires pareilles ? Nous habitons loin les uns des autres mais les vacances nous ont très souvent réunis et j'avais l'impression que nous nous entendions bien. A l'heure actuelle cela s'est arrangé avec la famille, il n'en reste pas moins une petite pointe douloureuse : ont ils (ou elles) vraiment cru que nous étions de tels monstres ?

        Deux années sont passées. Les très rares contacts que nous avons eus avec nos fils, par lettre ou téléphone répètent toujours la même requête : nous devons leur demander pardon pour tout le mal que nous leur avons fait, de toutes façons il faut que nous payons, (mais comment ? impossible d'avoir des explications). Pendant les premiers mois nous avons essayé de garder un tout petit contact avec les petits enfants, ne serait-ce qu'une carte pour leur anniversaire. La réponse des trois pères a été la même :  ils ont mis au courant leurs enfants de la pédophilie de papy et de la méchanceté de mamie, gare à nous, si nous essayons de prendre contact avec l'un d'eux et puis défense d'envoyer  la moindre carte, lettre ou cadeau car tout est mis immédiatement à la poubelle.

Déstabilisation mentale

        Nous devenons fous en cherchant le moyen de  «réveiller» nos fils. C'est incroyable et horrible de ne pas pouvoir les aider.  Attendre, être là, les aimer en se taisant, car le moindre signe de notre part sera tout de suite interprété de manière négative. Comment des enfants ouverts, sympas, sensibles, que je croyais intelligents ont pu se transformer en êtres de haine et de violence ? Il y a quelques mois, nous avons essayé de rencontrer un de nos fils. Il était assez embrouillé dans ses explications. Non, maintenant il n'était plus certain qu'il y avait eu un problème de pédophilie (nous lui avons fait remarquer que, à son niveau il faudrait plutôt dire inceste), par contre il se souvenait de «maltraitances graves». Lorsque nous lui avons demandé de nous donner un exemple de maltraitance, il nous a longuement regardés avant de nous dire : «vous n'êtes pas en état de me comprendre».  Il nous a aussi affirmé qu'il n'avait plus aucun souvenir de son enfance, c'était une période trop douloureuse. Je suis sûre qu'à ce moment là il était sincère, on lui a «pris» tous ses souvenirs ! Comment s'expliquer, dans ces cas là ? Nous sommes dans une horrible impasse. Nos enfants ne vivent pas dans notre ville. Nous n'avons plus aucune nouvelle, car ils ont aussi coupé tout lien avec nos amis communs, nos connaissances.

        Notre famille est morte, disloquée, pulvérisée, anéantie, salie, emportée par une avalanche de boue noire dont les traces ne s'effaceront qu'au moment de notre disparition. Il y a eu un avant et un après. Maintenant, lorsque je me retourne je vois un champ de ruines : tout est démoli et rien ne repousse, 43 années de bonheur, d'amour partagé, de complicité... est-ce que cela a vraiment existé ?

 

 

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09/04/2008

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